«Je trouve énervant de devoir me mettre d'accord avec des collègues au bistrot», raconte Gerald Kerth. C'est peut-être justement pour cette raison que ce spécialiste des chauves-souris à l'Université de Zurich est fasciné par les murins de Bechstein. Car ceux-ci, vivant en colonies comprenant jusqu'à cinquante individus, doivent aussi tomber d'accord sur le choix du logis pour le sommeil diurne. Or, ces chauves-souris échangent entre elles à cet égard une foule d'informations, comme a pu le démontrer pour la première fois l'équipe du professeur Kerth. Ces recherches viennent d'être publiées dans la revue spécialisée «Proceedings of the Royal Society London Series B»*.
Accompagné de Karsten Reckardt, le chercheur a suspendu, dans une zone de forêt près de Würzburg, vingt nichoirs doubles à chauves-souris, dont l'un était verrouillé de l'intérieur par un grillage et par conséquent inapproprié pour servir de dortoir. Les biologistes ont installé un système automatique de contrôle des entrées ; chaque animal a été doté d'un émetteur de la taille d'un grain de riz, placé sous sa peau et permettant de capter électroniquement son passage. Les scientifiques cherchaient ainsi à tester si la colonie d'une vingtaine de chauves-souris arrivaient de manière ciblée aux nichoirs-dortoirs ou par pur hasard.
Stratégie de recherche efficace
Au cours de leurs deux années de relevés nocturnes, ils ont découvert une stratégie de recherche très efficace. Quelques murins isolés testent en premier les nouveaux nichoirs. Ces visites individuelles durent en moyenne trois mois, période durant laquelle les murins se construisent une « banque de données ». Puis, la chauve-souris exploratrice informe la colonie de l'existence de ce gîte. Finalement, après une inspection qui a lieu généralement au milieu de la nuit, les animaux prennent une décision concernant leur nouveau dortoir.
Que des individus isolés du groupe transmettent leur trouvaille n'était pourtant pas une découverte triviale, car les murins de Bechstein ne sont pas communicatifs pour toutes leurs affaires. Lors de la chasse nocturne par exemple, ils volent seuls et ne dévoilent généralement pas l'emplacement des régions riches en insectes à leurs congénères, si ce n'est à leurs petits, ont découvert les chercheurs.
Toutefois, la raison qui poussent certains individus à partir à la recherche d'un gîte – expédition qui peut s'avérer pénible et dangereuse - reste encore un mystère. Les biologistes pensent que les murins cherchent à fuir leurs prédateurs ainsi que l'accumulation de leurs déjections. Une colonie peut déménager jusqu'à cinquante fois durant un été. Sans l'existence de ces chauves-souris exploratrices et leurs précieuses informations, le groupe se diviserait lors du changement de dortoir, relève Gerald Kerth.
La cohésion du groupe, formé uniquement de femelles apparentées, est un facteur important pour ces murins, qui élèvent de préférence leurs petits dans un gîte chaud. Mais, malgré ces changements fréquents, les groupes ne mènent aucunement une vie de vagabond. Au cours de leur existence, les femelles évoluent dans une zone relativement restreinte. De nuit, elles volent seules pour chasser des insectes dans un secteur proche et regagnent la colonie avant l'aube.
La menace des forêts trop soignées
Cette fidélité aux lieux rend les murins de Bechstein très vulnérables aux changements qui surviennent dans la forêt. Quand ces animaux quittent une région, il peut se passer très longtemps avant qu'ils y reviennent. Cette espèce de chauves-souris est actuellement menacée, car les soins apportés ces dernières décennies aux forêts leur ont souvent été fatals. Afin de trouver suffisamment d'insectes, les murins ont besoin de forêts de feuillus laissées intactes, avec beaucoup de sous-bois. Comme le montre l'étude des chercheurs, des troncs creux dans de vieux bosquets servent d'habitat idéal. Les observations les plus récentes redonnent pourtant espoir: grâce à leurs échanges d'informations, les chauves-souris ont découvert les nouveaux nichoirs dans un délai d'environ quatre semaines. Elles s'adaptent ensuite rapidement à ces nouveaux logis.
Selon M. Kerth, les nichoirs à chauves-souris manquent dans de nombreuses régions de Suisses. Deux colonies sont actuellement recensées, l'une près de Bischofszell et l'autre dans la région de Lucerne. « Il y en a certainement plus », estime le biologiste. En Bavière, où de nombreux nichoirs existent dans les forêts, les naturalistes ont dénombré plus de cent colonies. Et grâce à l'analyse des anciennes couches sédimentaires du sol de grottes, ils ont également pu s'imaginer cette espèce telle qu'elle était à son apogée. Dans ces cavernes, les restes de murins sont en effet plus nombreux que ceux des autres espèces de chauves-souris. Cette dominance s'est entre-temps effacée. Apparemment, les murins de Bechstein ont particulièrement souffert de l'intervention humaine dans les forêts, selon M. Kerth.
Grâce à ces observations, le professeur Kerth espère poser les jalons pour une protection efficace de ces peuplements. Ses travaux lui ont peut-être aussi permis d'apprendre quelque chose qu'il pourra partager au cours d'une autre verrée au bistrot : les femelles Bechstein peuvent vivre jusqu'à vingt ans et restent fidèles à leur colonie. Et malgré leurs fréquents déménagements, le chercheur n'a jamais constaté de disputes au sein du groupe. «Ces chauves-souris sont extrêmement pacifiques», conclut-il, admiratif.
*Proceedings of the Royal Society London Series B, Bd. 270, S. 511