Explosion d’espèces en Zambie

03/07/2015

Avec leur grande variété de formes et de coloris, les cichlidés d’Afrique de l’Est représentent un très bon exemple de la rapidité de l’évolution. Fabrizia Ronco, doctorante à l’Institut de zoologie de l’Université de Bâle, prélève l’ADN de ces poissons pour étudier comment sont générées les différentes espèces.

(De "Horizons" no 105, juin 2015)

Le lac Tanganyika est le deuxième plus grand réservoir d’eau douce au monde, après le lac Baïkal, et c’est l’un des sites les plus riches en espèces. Nous y étudions le résultat d’environ 12 millions d’années d’évolution chez les poissons. Une période relativement courte durant laquelle quelque 250 espèces de cichlidés se sont développées. Semblable explosion se produit lorsqu’un groupe faunistique colonise de nouvelles niches écologiques et s’adapte. Les exemples les plus célèbres de ce processus sont les pinsons de Darwin des îles Galapagos et les cichlidés des lacs d’Afrique de l’Est.

Ces poissons ont réussi à conquérir de nouvelles niches écologiques lorsque une
nouvelle caractéristique s’est développée: une deuxième série de dents au fond du
gosier, un peu comme les Aliens du film de science-fiction. Ces dents sont spécialisées dans la mastication, si bien que leur mâchoire antérieure a pu se transformer de manière très diverse pour attraper la nourriture. Certains cichlidés possèdent une bouche qui rappelle un aspirateur et qui leur permet de manger ce qui se trouve dans le sable. D’autres ont une bouche ronde leur permettant d’écailler les poissons qu’ils attrapent, d’autres spécialistes ciblent les yeux de leurs proies.

Je me rends au moins deux fois par an au lac Tanganyika pour en capturer, et
je les ramène à l’Université de Bâle afin d’extraire l’ADN de leurs nageoires. L’objectif est de connaître le patrimoine génétique de toutes les espèces et de comprendre les voies empruntées par l’évolution lors du développement des différentes formes et couleurs.

En Afrique, nous travaillons surtout à Toby’s Place, une ancienne installation piscicole en Zambie, sur la rive sud du lac. Toby était un exportateur de poissons qui
livrait des cichlidés aux aquariophiles du monde entier. L’endroit se trouve à environ
une heure de bateau de la prochaine ville côtière. Il n’y a ni route ni ligne électrique,
mais des maisons de pierre avec des toits de chaume, et deux heures de courant électrique par jour fourni par un générateur. Le système d’irrigation a créé une oasis, et des singes vervets viennent y manger des fruits. Il faut s’accommoder des insectes
et autres bestioles, et toujours secouer ses chaussures avant de les enfiler à cause
des scorpions.

Toby’s Place est à 20 heures de bus et de bateau de la capitale Lusaka. Pour que les
chercheurs locaux profitent aussi de notre travail, nous collaborons avec des collègues de l’Université de Lusaka et avec l’autorité locale de la pêche. Cette année, nous avons parcouru le littoral zambien en bateau. Le capitaine était Heinz Büscher, de Pratteln (BL), un expert en cichlidés à la retraite qui tourne des films sous-marins et a découvert seize nouvelles espèces de poisson. Heinz dormait toujours à bord, alors qu’avec mes collègues Walter Salzburger et Adrian Indermaur, nous dormions sur la plage ou dans les villages.

Les gens vivent de ce que leur donnent les lacs et les champs. Nos crèmes solaires
et notre prophylaxie antipaludique les font rigoler. Un habitant du coin nous a
dit: "Le paludisme n’est pas mon ami, mais mon compagnon de tous les jours." Là-bas, presque tout le monde souffre une à deux fois par an de malaria pendant quelques semaines.

A manger, il y a de la bouillie de maïs ou du riz et du poisson. Les grands cichlidés
sont délicieux. J’ai aussi vu des enfants avec un ventre ballonné. Mais la plupart
des gens ont l’air heureux et s’intéressent à notre travail.

Je planifie encore trois expéditions en Tanzanie et en Zambie. Ensuite, nous serons
à même d’analyser le génome de la plupart des espèces de cichlidés. Celles trouvées sur le littoral congolais représentent un problème pour nous: nous ne pouvons pas nous y rendre en raison de la situation politique instable du pays. Nous devons donc nous contenter de poissons d’aquarium importés du Congo.

Propos recueillis par Valentin Amrhein