"Il faut abandonner cette compétition artificielle"

04/09/2015

Pour l’économiste Mathias Binswanger, la pression à publier privilégie la quantité au détriment de la qualité. Propos recueillis par Roland Fischer

(De "Horizons" no 106, septembre 2015)
Image: © Wikimedia Commons

Vous écrivez que la science produit des inepties. Vraiment?

Je crains qu’elle ne génère en effet davantage de n’importe quoi que de sens. Cela vient des incitations perverses censées déboucher sur la soi-disante "excellence".

"C’est une illusion de croire qu’on peut diriger la science avec des scores."

Quel mal voyez-vous à la concurrence?

Rien tant que la concurrence est liée à un marché qui fonctionne, où il existe une incitation à produire ce que les consommateurs désirent. Mais en science, la demande n’est pas directement présente, du moins pas en recherche fondamentale. On définit donc des indicateurs artificiels, avec l’idée qu’il doit exister une possibilité de mesurer de manière quantitative la bonne science, par exemple sur la base du nombre de publications.

Mais il faut bien mesurer si l’on veut savoir qui encourager.

Là, j’ai mes doutes. Quand on considère la situation actuelle, on doit pouvoir se demander: au fait, pourquoi mesurer? On nous dit toujours que c’est ce qu’exige le public. Mais celui-ci désire-t-il vraiment toujours davantage d’articles avant tout rédigés afin de faire bonne figure dans un ranking? Il est illusoire de croire qu’on peut piloter une bonne science, d’en haut et en se basant sur des scores. Je suis convaincu que le système actuel des incitations empêche le véritable progrès scientifique.

Pourquoi?

Il a un impact négatif sur la motivation des chercheurs. Ces derniers ne sont presque plus incités à travailler longtemps sur une idée, à viser une réalisation hors du commun. Le bon chercheur est doté d’un instinct naturel à découvrir ce qui est important et nouveau, à tenter des démarches originales. Pour cela, il a avant tout besoin de bonnes conditions.

Le problème a été identifié: on adapte les incitations afin de mieux équilibrer quantité et qualité.

Certes, mais si l’on continue encore dans cette direction, on finira avec une boîte noire, un système que plus personne ne comprend, pas même les chercheurs. A mon avis, il faut abandonner complètement cette mise en scène d’une compétition artificielle dans le domaine scientifique.

Jugez-vous la situation aussi dramatique dans tous les domaines de recherche?

Il existe bel et bien des différences entre les disciplines. Mais le principe est partout le même. Des pans majeurs des sciences sociales, y compris l’économie, sont aujourd’hui tellement éloignés de la réalité qu’une grande partie de leurs recherches s’apparente à de l’art pour l’art. Ce constat vaut aussi pour la recherche soi-disant empirique. Le système des incitations fonctionne à merveille pour augmenter le nombre de publications, mais il est rare qu’il produise des résultats intéressants ou utiles.

Mathias Binswanger est professeur d’économie à la Haute école spécialisée FHNW à Olten. Il donnera une conférence le 25 septembre 2015 à Soleure lors de ScienceComm.