Des singes sous influence

25/09/2015

Le comportement des animaux de laboratoire dépend des chercheurs en charge des expériences. Davantage stressés, les singes mâles sont moins performants. Par Ori Schipper

(De "Horizons" no 106, septembre 2015)
Image: © Keystone / Science Photo Library / Visuals Unlimited / Ken Lucas

Les spécialistes de l’étude du comportement animalier se penchent désormais également sur eux-mêmes. L’influence possible de l’homme sur les animaux prenant part à des recherches scientifiques avait été jusqu’alors largement ignorée.

Plusieurs recherches conduites de manière indépendante depuis une dizaine d’années ont suggéré que les ouistitis femelles étaient plus douées que les mâles pour résoudre des problèmes tels que l’extraction d’un raisin sec d’une boîte de pellicule vide. Les guenons ont utilisé davantage de stratégies différentes pour ouvrir la boîte et sont arrivées au but de manière plus rapide et efficace. Les ouistitis femelles seraient-elles donc plus intelligentes que leurs congénères masculins?

Des mâles distraits

Les choses ne sont pas aussi simples, révèle une étude récente menée par Judith Burkart du Musée d’anthropologie de l’Université de Zurich. Lors de ce nouveau test, les scientifiques ont constaté que les mâles, qui s’en sont moins bien sortis, semblaient moins concentrés sur leurs tâches.

L’équipe de Judith Burkart a enregistré le comportement de quatorze singes qui observaient quatre personnes différentes occupées à vider et à remplir des verres avec du sable ou à placer un criquet (dont les ouistitis raffolent) sous un des trois bols noirs placés sur une table.

Parmi ces quatre chercheurs, les animaux connaissaient déjà deux femmes qui avaient participé à des expériences antérieures. Ils n’avaient en revanche jamais vu les deux autres chercheurs. Comme escompté, ces visiteurs inconnus ont perturbé bien moins les femelles que les mâles, ce qui expliquerait pourquoi ces derniers ont moins souvent deviné sous quel bol se trouvait le criquet. Au lieu de regarder les scientifiques pendant qu’ils cachaient l’insecte, ils cherchaient à s’échapper de la cage pour rejoindre le reste du groupe de singes.

Mais lorsque les mâles se concentraient sur leur tâche, ils arrivaient à trouver le criquet aussi facilement que les femelles. "S’ils sont moins performants, ce n’est pas parce qu’ils sont moins intelligents, mais tout simplement parce qu’ils sont moins motivés", explique Judith Burkart.

L’effet de l’observateur

La comportementaliste Maria Emília Yamamoto, de l’Université Rio Grande do Norte (Brésil), est la première à avoir mis en évidence la plus grande capacité des femelles ouistitis à résoudre des problèmes. Elle estime aussi que l’explication réside dans le manque d’attention des mâles. Elle juge que cette nouvelle étude est importante, car il s’agit de la première qui montre que "les animaux se comportent différemment lorsqu’ils sont sous stress". Pour Judith Burkart, le bien-être des singes constitue également une priorité. Elle a ainsi défini des critères pour interrompre l’essai afin de leur permettre de rejoindre le groupe dès qu’ils ne s’intéressent plus à l’expérience.

"Il est probable que l’influence de l’expérimentateur est d’autant plus forte que l’animal de laboratoire est petit et a peur de l’homme", note la scientifique zurichoise. Ces hypothèses ne se limitent pas aux singes. Une étude réalisée à Montréal en 2014 a démontré que les souris sont déjà stressées par la simple odeur des chercheurs masculins et qu’elles manifestent par conséquent moins de signes de souffrance que lorsqu’elles sont en présence de femmes. Pour Judith Burkart, il importe de rester conscient de cette influence si l’on veut éviter que des résultats soient faussés ou ne puissent pas être reproduits.