"Il faut récompenser la prise de risque"

03/01/2016

L’interdisciplinarité remet en question les structures de l’université, selon le spécialiste Frédéric Darbellay. Propos recueillis par Daniel Saraga

(De"Horizons" no 107, décembre 2015)

​Vous avez questionné 65 chercheurs actifs dans 10 centres de recherche interdisciplinaires en Suisse. Quelles sont vos conclusions?

Il faut d’abord faire un constat réjouissant: les chercheurs suisses s’engagent dans
l’interdisciplinarité. Cela dit, la majorité d’entre eux estiment qu’elle n’est pas assez
reconnue comme une forme de recherche à part entière.

Concrètement?

L’interdisciplinarité ou "ID" émerge souvent lorsqu’on s’attaque à un problème global
et irréductible à une discipline, comme des questions touchant à l’éducation,  l’environnement ou à la santé. Elle suit donc souvent une approche par résolution de
problème, au contraire de recherches plus traditionnelles qui partent souvent d’une
question issue d’une discipline déterminée.

Pour dialoguer, il faut d’abord bien savoir qui on est. Les chercheurs ID craignent-
ils de perdre leur identité académique?

Les communautés académiques sont très clairement délimitées et font partie de la manière dont on se définit. Notre étude a montré que les chercheurs ne se sentent en général pas "fermés". Tous ne sont d’ailleurs pas pareils. Les "migrants" passent
d’une discipline à l’autre, par exemple des physiciens qui font de la sociologie. Les
"thématiques" s’intéressent à une problématique comme les gender ou cultural
studies. Les "natives" se définissent dès le début comme interdisciplinaires.

L’interdisciplinarité n’est-elle parfois qu’un mot à la mode, utilisé par les chercheurs pour satisfaire des exigences imposées d’en haut?

Il y a toujours un risque de ne pas dépasser la multidisciplinarité, c’est-à-dire une
simple juxtaposition des disciplines qui ne crée rien de neuf. Il ne suffit pas de dire que l’on va faire de l’ID: il faut expliquer comment on envisage de co-construire
un cadre théorique. Ensuite, il existe des critères d’évaluation objectifs du travail
ID: les chercheurs ont-ils développé des concepts fédérateurs? Avec quels outils
ont-ils organisé leur travail collaboratif?

Qu’est-ce qui freine l’essor de l’interdisciplinarité?

Avant tout les structures. Une discipline a son langage, ses concepts et ses méthodes spécifiques, mais elle occupe aussi une place institutionnelle précise dans l’université. Et une faculté, c’est aussi une hiérarchie. Certains chercheurs freinent le mouvement, car l’ID questionne ces pouvoirs et ainsi la structure fondamentale de
l’université. Les scientifiques forment des tribus qui occupent des territoires dont ils
veulent garder le contrôle. L’étymologie du mot "discipline" vient d’ailleurs du latin
«disciplina», un fouet utilisé pour discipliner l’autre ou soi-même …

Peut-on remettre en question l’existence d’une discipline?

C’est tabou, car il s’agit du facteur principal de l’identité d’un chercheur. Cela peut
provoquer des réactions du type: "Pourquoi veut-on questionner mon domaine de
spécialisation?"

Est-il difficile de poursuivre une carrière dans l’ID?

Oui, un tel parcours peine parfois à s’intégrer dans les structures existantes. Certains
praticiens de l’ID nous disent que lors d’un recrutement, ils doivent opter pour
des profils hautement disciplinaires. Pour faire avancer sa carrière, un chercheur est
obligé d’appartenir à la communauté de ses pairs – ce sont eux qui vont le juger, le
publier et le financer. La trajectoire académique usuelle n’encourage enco re pas
vraiment à aller ailleurs.

Il existe des financements dédiés à l’ID, mais les structures universitaires doivent les valoriser au niveau de la carrière et de la formation. Il faut récompenser la prise de risque. Notez qu’un chercheur est normalement tenu de justifier pourquoi il veut mener des travaux ID. Mais on pourrait inverser la logique et demander pourquoi il veut au contraire rester dans son propre domaine!

Vous dites que le chercheur ID est comme un hacker. Pourquoi?

Le hacker, c’est celui qui bricole et combine des éléments hétérogènes pour tenter de
changer le système de l’intérieur. Les disciplines elles-mêmes évoluent sans cesse, et
notamment par les recherches interdisciplinaires. Ces dernières sont des forces de
transformation de l’université.

 

Frédéric Darbellay est professeur au Centre interfacultaire en droits de l’enfant de l’Université de Genève. Il contribue à une prise de position sur l’interdisciplinarité pour la Ligue européenne des universités de recherche (LERU).