Hésiter est un signe possible de rechute de dépression

20/02/2020

Une jeune femme épuisée qui se repose durant une randonnée en montagne.

Dans une étude soutenue par le Fonds national suisse, des chercheurs ont montré qu’il était possible de prédire le risque d’une rechute de dépression après l’arrêt des antidépresseurs. Les personnes qui rechutent mettent en effet plus de temps à décider du niveau d’effort qu’elles veulent investir en échange d’une récompense.

Problème de santé publique majeur, la dépression est une maladie à l’évolution imprévisible. Elle présente souvent un caractère récurrent, avec des épisodes entrecoupés de phases de rémission. Beaucoup d’études ont montré que pour réduire le risque de rechute, il faut poursuivre le traitement même après la disparition des symptômes. Malheureusement, la prolongation du traitement ne semble pas avoir d’effet sur le risque de rechute ultérieur après sevrage. "On estime que 30% des patients font une rechute dans les six mois suivant l’arrêt des médicaments. C’est un taux très élevé. Les médecins ne disposent pour l’heure d’aucun outil validé pour estimer ce risque", prévient la psychologue Isabel Berwian.

Dans une étude pronostique soutenue par le Fonds national suisse (FNS) et publiée dans la revue JAMA Psychiatry (*), la scientifique, aujourd’hui postdoc en neuromodélisation translationnelle à l’Université de Zurich et à l’ETH Zurich, met toutefois en évidence qu’en observant la manière dont les personnes en phase de rémission font des choix, il est possible de partiellement prédire la rechute.

La motivation en jeu

Pour conduire cette étude, l’équipe de Quentin Huys, à l’époque chercheur en psychiatrie computationnelle et médecin spécialisé en psychiatrie et psychothérapie, a recruté des personnes souffrant d’une dépression majeure ou récurrente et se trouvant en phase de rémission, c’est-à-dire ne présentant plus ou presque plus de symptômes, mais toujours en traitement. Ces malades avaient, indépendamment de l’étude, déjà pris la décision d’arrêter les antidépresseurs. Chaque volontaire a été soumis à une tâche afin de mesurer sa disposition à faire un effort en fonction de différents niveaux de récompense. Ce type de tâche a été choisi car la littérature montre qu’un des états caractéristiques de la dépression est la faible disposition à faire des efforts en échange de récompenses. Les chercheurs ont souhaité aller plus loin et étudier si l’on pouvait en tirer des indications sur une potentielle rechute.
Les données ont été collectées entre juillet 2015 et janvier 2019 auprès de 123 malades et 66 personnes servant de témoins sains, à la fois à Zurich et à Berlin. Toutes les personnes ayant souffert de dépression ont réalisé la tâche deux fois: une première fois avant l’arrêt des médicaments et une seconde fois soit avant, soit après l’arrêt des médicaments. Toutes ont par ailleurs été suivies durant les six mois suivant l’étude afin de surveiller si elles rechutaient.

L’analyse des résultats a montré que le temps de décision était plus long chez les personnes concernées par la dépression (1,77 seconde en moyenne) que chez les témoins (1,61 seconde en moyenne), et parmi les premières, encore plus long chez celles qui avaient rechuté après le sevrage (1,95 seconde en moyenne). Les chercheurs ont ainsi pu montrer que le temps de décision indique correctement une future rechute pour deux personnes sur trois.

Rester au lit ou se lever?

Un modèle de calcul a été utilisé pour comprendre quels mécanismes sont en jeu dans cette tâche. Il a permis de montrer que la nature du choix réalisé (un petit effort pour une petite récompense ou un effort plus grand pour une plus grande récompense) permettait de différencier les personnes concernées par la dépression et les personnes en bonne santé: les premières ont plus souvent choisi l’option qui demande le moins d’efforts. Les scientifiques pensent que, chez ces personnes, la dépression pourrait en fait persister, mais de manière asymptomatique.

Le modèle a aussi montré que les personnes en phase de rémission présentent une plus grande sensibilité à l’effort. Isabel Berwian l’illustre ainsi: "Imaginez que vous êtes au lit, un soir. Des connaissances vous appellent pour aller manger une glace en ville. Une personne saine va probablement se lever et y aller. Une personne ayant vécu un épisode de dépression va davantage avoir tendance à rester au lit. Même si l’activité lui plaît, l’effort nécessaire va lui sembler trop important."

Même si l’étude a montré que le temps mis par les personnes pour se décider permet de prédire le risque de rechute de dépression, une application de ces résultats dans la pratique n’est pas encore envisageable. "Cet indicateur est prometteur, mais à ce stade, nous ne pouvons pas prétendre avoir trouvé 'la' solution. Ces résultats devraient être validés sur un plus large échantillon, le nôtre étant de taille relativement modeste", relève Isabel Berwian. Pour les chercheurs, cela représente un défi, car il est difficile de trouver des patients pour ce genre d’études. L’équipe de Quentin Huys – entre-temps devenu professeur associé au University College de Londres – travaille aussi sur d’autres indicateurs potentiels de la rechute de dépression. Elle examine par exemple si l’activité du cerveau permet de différencier les personnes ayant eu une dépression des personnes saines lorsqu’elles regardent un film triste.

L’étude a été menée à l’unité de neuromodélisation translationnelle de l’Université de Zurich et de l’ETH Zurich et à la clinique psychiatrique universitaire de Zurich en collaboration avec l’Hôpital universitaire de la Charité de Berlin. L’encouragement de projets du FNS permet aux scientifiques de réaliser des projets de recherche sous leur propre responsabilité sur des thèmes et des objectifs de recherche de leur choix.

Gonfler un ballon et gagner des points

Pour mesurer le temps de décision, les volontaires ont été soumis à une tâche. Ils devaient presser une touche sur un clavier d’ordinateur pour obtenir un certain nombre de points virtuels. Ils avaient cinq secondes pour se décider entre deux possibilités: faire peu d’efforts – 20 pressions de touche, qui donnaient 1 point – ou alors un effort plus important – 100 pressions pour 3 à 7 points selon les cas. Une fois leur décision prise, les volontaires avaient 40 secondes pour presser la touche le nombre de fois requis, ce qui permettait de gonfler un ballon virtuel. Ce dernier explosait lorsque le nombre de pressions était atteint. La tâche a été réalisée 60 fois par chaque participant.

(*) I. M. Berwian, J. Wenzel, A. G. E. Collins, E. Seifritz, K. E. Stephan, H. Walter, Q. J. M. Huys: Computational mechanisms of effort and reward decisions in depression and their relationship to relapse after antidepressant discontinuation, Jama Psychiatry (2020). https://doi.org/10.1001/jamapsychiatry.2019.4971

Contact

Isabel Berwian
Translational Neuromodeling Unit
Institute for Biomedical Engineering
University of Zurich and ETH Zurich
Tél.: + 41 44 634 91 11
E-mail berwian@biomed.ee.ethz.ch

Quentin Huys
University College London
Tél.: + 44 20 3108 9339
E-mail q.huys@ucl.ac.uk

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