L’art de conjecturer

27/11/2013

D’immenses quantités de données attendent d’être intelligemment analysées par des statisticiens. Une profession en plein essor. La statistique continue pourtant d’être considérée comme un mal nécessaire. De Valentin Amrhein

"Le métier de statisticien sera regardé comme le plus sexy au cours des dix prochaines années." Ainsi parlait Hal Varian, professeur de technologies de l’information et économiste en chef chez Google, en 2008. Car la montagne de données qui nous fait face est d’une ampleur inimaginable. Aux Etats-Unis, la Bibliothèque du Congrès sauvegarde toutes les informations publiques diffusées sur Twitter. Objectif: constituer une base pour des études sur le comportement social humain. Le stock comporterait actuellement 170 milliards de tweets.

La National Security Agency (NSA), Google, Migros et Coop, tous ces acteurs n’ont jamais eu aussi facilement accès aux informations. Car nous présentons de bon gré nos cartes clients, nous laissons nos smartphones communiquer. Et sauvegarder automatiquement des données coûte de moins en moins cher. Dans les laboratoires de recherche aussi, c’est désormais moins l’art d’obtenir des données qui compte que celui de bien rassembler les bonnes, de les analyser judicieusement, de procéder à une interprétation fiable des résultats et de les représenter de manière intelligible. Autant de tâches qui nécessitent des compétences de statisticien. Le cabinet de conseil McKinsey estime que rien qu’aux Etats-Unis, d’ici 2018, il manquera près de 200 000 experts dans ce domaine.

"Malheureusement, bon nombre de gens considèrent la statistique davantage comme un mal nécessaire que comme un outil génial", déplore Beat Hulliger, professeur de recherche économique et sociale à la Haute école spécialisée de la Suisse du Nord-Ouest. Selon lui, on peine à aborder des phénomènes où incertitude et probabilités jouent un rôle de premier plan. Alors que les êtres humains sont en réalité des machines à prédire: nous devons sans cesse estimer quand l’eau se mettra à bouillir, de combien de temps nous aurons besoin pour faire nos courses, et si nos clients aimeront encore tel produit au cas où il renchérit. Pour toutes ces décisions, nous mobilisons des données issues de notre savoir théorique, de notre expérience pratique et des conditions actuelles, pour en déduire une probabilité quant à la survenance de tel fait. Un processus purement statistique. "Aux Etats-Unis, le Business Analytics, c’est-à-dire l’analyse des données opérationnelles d’une entreprise au moyen de méthodes statistiques avancées revêt un grande importance, relève Beat Hulliger. Et les résultats sont intégrés à la planification des affaires." En Suisse, pour de nombreuses entreprises, tout cela est encore très lointain.

Pourtant, la statistique moderne a ses origines en Suisse. C’est à la fin du XVIIe siècle que le mathématicien et physicien bâlois Jakob Bernoulli a fondé la théorie des probabilités. A l’occasion du 300e anniversaire de la publication de son oeuvre phare intitulée Ars Conjectandi, l'art de conjecturer, la Swiss Statistical Society organise à la mi-octobre un congrès à Bâle. 2013 a même été déclarée Année internationale de la statistique.

De "Horizons" 98, septembre 2013