"Il ne s’agit pas d’une révolution"

12/06/2015

Les humanités numériques ne constituent que des nouvelles méthodes, mais elles permettent de poser un nouveau type de questions. Gerhard Lauer est un pionnier des techniques informatiques pour l’analyse littéraire qui se décrit comme un conservateur. Propos recueillis par Urs Hafner

(De "Horizons" no 105, juin 2015)

Gerhard Lauer, que comprenez-vous par le terme d’humanités numériques?

Quelque chose de très pratique: l’utilisation de méthodes informatiques pour réaliser des éditions numériques et analyser de gros volumes de textes de manière plutôt quantitative.

Les humanités numériques ont-elles modifié votre recherche?

Oui, mais pas abruptement. Elles commencent seulement à transformer la recherche en sciences humaines, dans la mesure où elles étendent peu à peu le spectre des méthodes et des questions. Nous entreprenons l’analyse de la littérature de manière quantitative, par exemple celle du "erther"de Goethe ou les récits de Kafka. Du côté des étudiants, la demande pour ces méthodes augmente, et j’accompagne à présent les premiers travaux de bachelor dans ce domaine.

Traditionnellement, le texte se trouve au coeur des sciences humaines. Celles-ci analysent son sens manifeste et latent, et ouvrent leurs conclusions à la discussion sur un mode narratif et argumentatif. Les humanités numériques passent à côté de cette dimension.

A première vue, vous avez raison: ce qu’elles font avant tout, c’est compter des mots. Mais la répartition de ces derniers dans les textes dit bel et bien quelque chose sur ces mêmes textes. Le type de mots utilisé par un auteur nous en apprend beaucoup sur lui. On peut penser que l’emploi d’articles et de pronoms ne dit pas grand-chose, mais c’est le contraire.

Quelles connaissances avez-vous pu ainsi générer?

Nous nous intéressons par exemple au nombre de mots courts et de mots longs qu’utilisait Kafka, comparé à d’autres auteurs de son époque, ou encore à son usage de certains mots fonctionnels. La répartition statistique des fréquences de mots dans ses récits permet d’objectiver la particularité de son style. Elle nous dit aussi quelque chose sur l’époque. Nous n’étudions plus seulement le canon littéraire, comme "es Affinités électives" de Goethe, mais les nombreux livres qui étaient populaires à la même période. L’histoire culturelle de ce qui était lu passe ainsi au premier plan, et plus seulement les belles lettres. Il s’agit de premiers éléments, pas encore de connaissances qui chamboulent tout. La nouveauté, ce sont les méthodes.

L’analyse historico-herméneutique n’est-elle pas supérieure au comptage de mots?

Tel est peut-être encore le cas, mais cela change au fur et à mesure des résultats que nous obtenons. Nous identifions toujours plus clairement certains schémas textuels à partir desquels nous pouvons déduire l’évolution de l’aptitude humaine à raconter. On peut ainsi aborder de nouvelles questions, notamment la différence entre narration européenne et narration asiatique.

Comment procédez-vous lorsque vous cherchez à savoir ce que les gens lisaient en Europe au début du XIXe siècle?

Nous évaluons des sources et des métadonnées recueillies à partir de différents catalogues de bibliothèques. De là, nous pouvons déduire quels livres étaient imprimés, achetés, empruntés et probablement lus par les gens. Ou alors, nous utilisons l’outil Ngram Viewer de Google qui permet de parcourir près de cinq millions de livres en différentes langues.

L’analyse Ngram est pourtant sélective: les critères en fonction desquels Google numérise ou non certains livres restent inconnus.

C’est vrai. Les corpus avec lesquels nous travaillons n’ont souvent pas été constitués de manière systématique et ne sont pas équilibrés statistiquement. Google Books est particulièrement problématique, car Google a numérisé au hasard des bibliothèques entières. Ce n’est pas un corpus. Cette entreprise définit ainsi ce qui constitue notre héritage culturel. Il incombe donc aux universités et aux bibliothèques de s’engager pour que l’héritage culturel ne soit pas privatisé, mais qu’il puisse être évalué de façon critique. En sciences humaines, nous faisons trop peu face à ce défi culturel.

Les adeptes des humanités numériques parlent souvent de révolution. Vous
aussi?

C’est la numérisation qui est une révolution, pas les humanités numériques.
Les sciences humaines se transforment, comme la chimie, la physique, la médecine
et la biologie se sont transformées lorsqu’elles ont intégré certaines méthodes
informatiques. La biologie a profondément changé avec le recours à l’ordinateur, mais sans rien perdre en tant que discipline. Il se produira la même chose avec les sciences humaines. L’archéologie et les sciences du langage ont déjà franchi le pas. Les humanités numériques représentent pour ainsi dire un sentiment de révolution: quelque chose de nouveau arrive, notamment des chiffres et des statistiques, et de nombreuses disciplines ne savent pas encore comment l’appréhender.


Les sciences humaines prennent-elles pour modèle les sciences naturelles,
qui sont habituées aux méthodes quantitatives, dans l’espoir d’obtenir davantage de fonds de recherche?

Il faut distinguer entre deux intérêts contradictoires. D’un côté, la politique
d’encouragement de la recherche s’oriente en fonction des tendances vers ce qui promet la prochaine nouveauté. Actuellement, les humanités numériques sont considérées comme un domaine prometteur, on y investit donc de l’argent. D’un autre côté, il s’agit d’un secteur où il est difficile de trouver un emploi dans les facultés établies. Celles-ci font souvent preuve de beaucoup de retenue et ont plutôt tendance à engager un chercheur qui correspond à la conception traditionnelle des sciences humaines. Ces dernières se modernisent, mais à très petit pas. Les choses sont différentes pour les bibliothèques et l’édition.


Avez-vous le sentiment d’appartenir à une avant-garde?

Non. On m’a attribué ce rôle – ainsi qu’à d’autres – sans que je l’aie cherché, car je
suis plutôt conservateur dans ma manière de pratiquer l’analyse littéraire. Bien entendu, dans un champ nouveau, presque tout le monde se connaît, et un esprit
d’équipe émerge. J’ai des contacts aussi dans les centres suisses, à Lausanne, à Bâle
et à Berne. Leur méthodologie fait aussi que les humanités numériques sont plus
collaboratives que les sciences humaines ne le sont d’habitude.


Les humanités numériques se soucient-elles suffisamment de savoir, par exemple, dans quelle mesure l’utilisation du numérique modifie le statut du texte?

Là, il y a des déficits, car les questions fondamentales et le travail pratique n’ont
souvent pas encore été réunis, alors qu’on débat beaucoup de critique d’algorithmes
et du texte numérisé. Mais il ne faut pas oublier que nous n’en sommes qu’au début,
que nous évoluons souvent en marge, et que nous ne disposons pas encore de méthodologie confirmée.


Les sciences humaines dans l’ensemble évoluent en marge.

Si elles continuent comme elles l’ont fait jusqu’ici, leur avenir ne sera pas brillant.
Leur situation est difficile. Dans les pays anglo-saxons, elles ne reçoivent pratiquement plus de fonds publics et doivent se financer presque intégralement par les écolages.

Voyez-vous les humanités numériques comme une bouée de sauvetage?

Non. Dans le meilleur des cas, comme une partie de la solution. Indépendamment
des méthodes numériques, les sciences humaines doivent répondre à une grande
question: celle de savoir ce qu’elles veulent enseigner à l’avenir. Et ce sans perdre de
vue les changements fondamentaux que la modernisation numérique exige de nous.

L’historien Urs Hafner est journaliste scientifique et ancien rédacteur en chef d’Horizons.