Sa majesté des mouches

24/11/2015

Richard Benton décrypte comment les mouches perçoivent les odeurs. A la maison, le biologiste britannique et lauréat du Prix Latsis se charge de la lessive et des repas. Par Chantal Britt

(De "Horizons" no 107, décembre 2015)

​Disséquer des mouches du vinaigre, la plupart des biologistes le font à un moment ou un autre de leur formation. Mais peu d’entre eux restent des années plus tard encore captivés par Drosophila melanogaster comme Richard Benton, dont les yeux brillent
lorsqu’il en parle. Le professeur de 38 ans mène des recherches à l’Université de Lausanne sur le système olfactif de la mouche du vinaigre. Sa curiosité et sa soif de comprendre la nature ne le quittent jamais, même à l’extérieur du campus.

"Je continue souvent à penser en dehors du travail aux insectes et à leur comportement, confie le biologiste. Pourquoi les mouches du vinaigre ont-elles tendance à s’aligner sur le bord d’une armoire? Pourquoi préfèrent-elles les bananes aux pommes?" Son enthousiasme augmente encore quand il partage ses réflexions à
la maison: "Il me suffit de voir les yeux ronds de mes enfants!" Sa femme partage
sa passion pour la recherche, et c’est en partie pour elle qu’il est venu en Suisse. Ils
se sont rencontrés à Cambridge pendant leur doctorat, avant de partir ensemble aux
Etats-Unis.

De New York à Préverenges

Richard Benton aurait pu vivre n’importe où, à Edimbourg, sa ville d’origine, ailleurs
au Royaume-Uni ou aux Etats-Unis. "Mais ma femme tenait à revenir à Lausanne,
confie-t-il. Elle a décroché un poste de professeure boursière FNS en microbiologie,
et j’ai eu la chance d’obtenir un contrat de professeur assistant.» Après New York, le
village de Préverenges près de Lausanne où la famille s’est établie leur a paru au début un peu campagnard.

"D’un autre côté, nos vies ont changé. J’apprécie beaucoup de disposer d’une maison
avec un jardin d’où je peux facilement aller me promener, courir ou nager dans le
lac." Un autre avantage: les beaux-parents sont à proximité. "Lorsque vous avez de
jeunes enfants et une carrière scientifique, vous devez sacrifier certains de vos hobbies les plus prenants, du moins provisoirement." Richard Benton joue du violoncelle et du piano, sa femme du violon. Ils n’ont toutefois pas assez de temps pour répéter et se joindre à un orchestre comme c’était le cas à New York.

Son bureau affiche photos de famille, tee-shirts de bébés ainsi que des dessins réalisés par des camarades de classe de sa fille lorsqu’ils ont visité son laboratoire. "J’aime leur enthousiasme et leur curiosité." Et Richard Benton semble avoir conservé une part de cet enthousiasme enfantin lorsqu’il choisit une image d’une tête de mouche réalisée au microscope électronique et pointe le nez de l’animal.

Protéger les vignobles

"Les insectes possèdent environ une centaine de récepteurs sensoriels différents,
explique-t-il. Bien que leur nez soit plus simple, leur perception olfactive est étonnamment similaire à la nôtre si nous considérons l’organisation de leurs circuits
neuronaux." Pour comprendre ce sens complexe, son groupe de recherche dissèque
des cerveaux de mouche et utilise de nombreuses approches: génétique, imagerie,
enregistrement des signaux électriques des neurones et études comportementales.
"Si nous arrivons à comprendre comment les insectes détectent les phéromones et les odeurs de nourriture en laboratoire, nous pourrons aussi tenter de manipuler chimiquement les mécanismes qui contrôlent leur comportement olfactif
dans la nature." Richard Benton a choisi Drosophila melanogaster, un organisme
modèle étudié depuis plus d’un siècle et dont la biologie est particulièrement bien
connue. Les mouche du vinaigre peuvent agacer lorsqu’on les découvre sur des fruits en train de pourrir dans notre cuisine, mais ses cousines Drosophila suzukii font des ravages bien plus sérieux en déposant leurs oeufs à l’intérieur de raisins et de fraises dans des cultures du monde entier, y compris près de chez Richard Benton. Si les chercheurs parviennent à comprendre pourquoi cette espèce est attirée par des fruits frais plutôt que pourris, il sera peut-être possible de l’éloigner des cultures ou de la piéger pour préserver les récoltes.

"Je fais certes de la recherche fondamentale, mais les applications pratiques ne
sont pas loin. Nos découvertes pourraient aider à contrôler des ravageurs dans l’agriculture mais aussi à lutter contre la malaria, la dengue ou encore la maladie du sommeil qui sont transmises par des insectes hématophages tels les moustiques ou la
mouche tsé-tsé."

De multiples casquettes

Richard Benton voit la Suisse comme l’un des meilleurs endroits pour mener de la recherche fondamentale. Il relève les possibilités de financement ainsi que les chances de titularisation, qui offrent une stabilité difficile à trouver ailleurs en Europe.

Il s’est depuis attaché à Lausanne. Le chercheur apprécie la qualité de vie et la
ponctualité des transports publics, a pris goût au ski et envisage de demander la
nationalité suisse. Il se dit frustré de ne pouvoir assurer une carrière académique
à ses étudiants par manque de postes disponibles, ainsi que par l’inégalité entre les
sexes sur le plan professionnel. Il reconnaît avec sa femme qu’il n’est pas facile de jongler entre les enfants et une carrière à plein temps. "Il est essentiel de s’écarter des modèles familiaux traditionnels. Chez nous, ma femme manie la perceuse et remplit les feuilles d’impôt, et je m’occupe principalement de la lessive et des repas. Et lorsqu’un de nos enfants est malade, nous mettons en place un plan d’action pour savoir qui va rester à la maison et quand."

"Au travail, je porte différentes casquettes au cours de la journée: mentor, enseignant,
administrateur et collègue." Le biologiste se considère toutefois avant tout comme un chercheur. Pour lui, le congé sabbatique idéal serait de passer du temps au laboratoire. Pour le simple plaisir de faire de la recherche.

Chantal Britt est journaliste indépendante.

Richard Benton

Lauréat du Prix Latsis national 2015, Richard Benton étudie depuis 2007 la perception
sensorielle des mouches du vinaigre à l’Université de Lausanne. Après un doctorat
à l’Université de Cambridge, le Britannique a travaillé à l’Université Rockefeller à New York. Il a reçu en 2012 le Friedrich Miescher Award, tout comme sa femme Sophie Martin deux ans plus tard.